QUE SERAIT LE BONHEUR SANS LE MALHEUR ?

Par Judith Proulx

Le bonheur est un sujet délicat dont il m’est particulièrement difficile de parler sans tomber dans les clichés… Puisque partout, on nous exhorte au bonheur. « Le bonheur est en vous, nous dit-on. Vous êtes l’artisan de votre bonheur. Cultivez-le! Et pour que vos plus grands rêves se réalisent, il suffit que vous y croyiez et que vous y mettiez tous les efforts possibles. » L’intention est bonne, j’en suis consciente, et je sais bien qu’il y a une part de vérité dans tout cela.

Pourtant, je ressens un grand malaise face à ce qu’il convient désormais d’appeler La dictature du bonheur . Car le bonheur est aujourd’hui une nécessité au même titre que la beauté, la jeunesse et la performance. Si nous ne sommes pas heureux, c’est notre faute. Il faut être en forme, manger santé, méditer, croire en notre potentiel, continuer d’avancer, se dépasser, encore et toujours. Or, nous n’avons jamais été aussi anxieux et dépressifs que nous le sommes maintenant. Où est le problème ?

Sans même nous en rendre compte, nous adhérons à cette conception du bonheur et croyons qu’il s’agit d’une responsabilité individuelle. Malheureusement, lorsque des situations difficiles et hors de notre contrôle surviennent, nous nous sentons coupables de ressentir et d’exprimer nos émotions négatives. Pour moi, une telle conception du bonheur ne tient pas la route parce qu’elle engendre une énorme pression et ne considère pas notre vulnérabilité à la souffrance, au stress, à la maladie.

En 2015, une de mes amies a été atteinte d’un cancer très agressif qui l’a emportée. Jusqu’à la toute fin, je l’ai vue s’entêter à croire que si elle était plus positive, que si elle avait une meilleure attitude, elle guérirait. Chaque résultat d’examen négatif qu’elle recevait augmentait son sentiment de culpabilité, sa colère et son désespoir. La logique est simple : si nous sommes responsables de notre bonheur, nous sommes également responsables de notre malheur.

Cette expérience de vie a été très révélatrice, car j’ai compris que ma présence et mon écoute ont une influence sur les autres. J’ai le pouvoir d’apporter des instants de bonheur aux gens qui m’entourent et ils ont ce même pouvoir sur moi. Lorsque j’ai besoin d’être écoutée, d’exprimer ma tristesse, mon découragement, le simple fait de me faire dire «J’entends ta douleur» peut tout changer.

J’aime croire que les expériences difficiles nous permettent de grandir et d’évoluer vers une meilleure compréhension de nous-même et des autres. Elles nous permettent aussi d’apprécier les moments heureux qui surgissent : l’éclat de rire des enfants, les je t’aime, les mercis.

Le bonheur, pour moi, c’est de vivre ma vie selon mes valeurs et d’avancer avec lucidité, en étant consciente que toute existence comporte une part de malheur. Les moments difficiles nous font prendre conscience de nos forces et nous permettent d’emprunter des sentiers encore inexplorés pouvant nous mener vers une vie encore plus épanouie.

1. Marie-Claude Élie-Morin, La dictature du bonheur, Montréal, VLB Éditeur, 2015, 175 p. Un livre que je vous recommande fortement.

 

Judith Proulx

Judith Proulx

Judith est conférencière et auteure du blogue Dans tous mes états, où elle partage ses états d’âme, ses réflexions et ses prises de conscience. Sa mission est d’aider les gens à accepter et à exprimer leur vulnérabilité pour créer des relations authentiques. Membre du mouvement Albatros depuis 2 ans, elle accompagne bénévolement des personnes en fin de vie.

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